Jacques Tati, Playtime, 1967

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Place, fonction et valeur des objets dans Playtime de Jacques Tati

Introduction

Les objets croisent notre route, ou nous accompagnent. Les films de Jacques Tati, et en particulier Playtime (1967), leur accordent une tribune où ils peuvent exprimer ce qu’ils représentent pour nous et montrer leur vie propre. Le réalisateur les intègre au film comme nous les intégrons à notre vie quotidienne. Dans Playtime, le décor est d’abord un groupe d’immeubles de bureaux. Dans l’un d’eux se tient une exposition d’arts ménagers. Ensuite, avec la nuit, les cadres et les touristes se retrouvent dans un restaurant chic qui ouvre à peine, le Royal Garden. Dans ces décors apparaissent des objets industriels, produits en série ou à des fins commerciales. Les objets existent également pour leurs différentes fonctions, ou les fonctions qu’on leur prête. Enfin, les objets ont une présence qui dépasse leur fonction première : ils construisent une personnalité ou poétisent un milieu.

I Matérialité de l’objet et modes de production

  1. La production en série

La chaise basse noire, coussins en Skye et tubes métalliques, produite en série, se trouve aussi bien dans la salle d’attente de la grande entreprise que dans les appartements vitrine.

On note que, parallèlement à la production d’objets en série, la société paraît organisée elle aussi en série : tous les hommes qui sortent des bureaux sont en costume noir et portent une mallette identique, ils montent dans les mêmes voitures… La société de production des objets a déteint sur la société des hommes.

  1. Les biens de consommation revus et designés :

  • les lunettes dont un verre se soulève pour permettre à la femme de se maquiller
  • Le balai muni de projecteurs pour éclairer le dessous des buffets
  • La poubelle à pédale en forme de colonne antique

Tous ces objets sont présentés non pour leur fonction utilitaire mais pour leur aspect kitch[1], en ce qui concerne la poubelle, ou pour leur côté gadget. D’ailleurs, Tati associe les lunettes révolutionnaires présentées à un stand avec les lunettes du directeur commercial allemand cassées lors d’un chaleureux serrage de mains.

II Fonctions des objets

  1. Une destination précise

« La majorité des objets qui nous entourent ont une destination précise, clairement identifiable. Utiles, ils étendent le pouvoir de l’homme et facilitent la vie quotidienne » (extrait des I.O. pour le thème à l’épreuve de BTS, CGE 2014-216, « Ces objets qui nous envahissent : objets cultes, culte des objets»)

Dans Play time, la chaise sert à s’asseoir : on en voit deux modèles différents, le modèle déjà évoqué et la chaise stylisée du restaurant le Royal Garden, dont le dossier reprend le dessin de la couronne. Il y a aussi la chaise à roulette. Elle permet à l’employé de l’agence de voyage d’occuper plusieurs fonctions en même temps : grâce au déplacement de la chaise, il va d’un bout du comptoir à l’autre, du téléphone au client…

La porte, aussi bien celle de l’entreprise que celle du restaurant, joue un rôle de barrière entre deux espaces : dedans, dehors. Quand l’ouvrier demande du feu au portier, ils longent tous les deux le mur invisible que constitue la vitre et se rejoignent à la porte. La porte a ici une fonction sociale : elle permet à deux mondes, celui de la rue et celui de l’entreprise, de se joindre. Quand la porte du restaurant très select qu’est le Royal Garden n’existe plus, après que M. Hulot a contribué à la casser, n’importe qui peut entrer : le badaud, l’alcoolique qu’on vient de chasser… et personne ne s’en émeut, la fête bat son plein.

  1. Le mythe du progrès constant

« Fruits des innovations technologiques, [les objets] alimentent aussi le mythe du progrès constant de l’humanité. » (ibid.)

Le tableau de bord près du portier de l’immeuble de bureaux lui permet de joindre « quelqu’un » pour informer + l’objet détourné

« Les objets peuvent aussi être détournés de leur destination initiale, matérielle et utilitaire, par tout un chacun comme par les artistes. » C’est ce que fait Tati dans l’autobus. Il attrape d’abord la barre verticale qui permet aux voyageurs de se tenir contre les roulis de la machine. Puis, en guise de barre de maintien, il saisit la tige du lampadaire que trimbale son voisin. Il descend même de l’autobus avec le lampadaire et son propriétaire, qui doit lui demander de lâcher prise.

Tati évoque ici les automatismes que nous suggère la forme des objets, leur utilité prolongée par l’aspect familier qu’ils nous inspirent.

III Valeur des objets

« La valeur d’un objet ne peut se réduire à sa fonction ou au besoin qu’il satisfait. … Elle tient aussi au regard que les individus, à titre personnel ou collectif, portent sur l’objet.» (ibid.) Jacques Tati, dans Play time, nous invite à nous regarder évoluer avec les objets.

  1. Le rapport des individus aux objets

Ainsi, nous avons évoqué plus haut le type standardisé du cadre d’entreprise en costume et portant une mallette.

A l’inverse, Tati avec sa stature dégingandée se présente comme le poète, celui qui ne suit pas les modes. Il a adopté un autre type vestimentaire : pardessus, chapeau mou, parapluie et pipe. Le parapluie ne sera jamais ouvert, il ne pleut pas dans le film (même si la pluie abondante pendant le tournage a ralenti la production du film) ; la pipe restera froide, le pardessus ne servira qu’à un jeu de scène, au salon des Arts ménagers.  Ces attributs signent le flâneur. Il introduit d’ailleurs plusieurs doubles dans Play time, dont un – celui qui porte l’écharpe –   tout aussi décalé que lui dans la société décrite.

Pardessus, parapluie, pipe sont aussi des objets signature pour Tati, comme la canne et le chapeau melon pour Chaplin.

  1. La fonction poétique

Les objets peuvent avoir aussi une fonction purement poétique : les américaines portent des chapeaux qui n’ont d’autre fonction que de mettre des touches de couleur et de fantaisie dans ce monde aux reflets métalliques. Un jeu  d’optique au restaurant montre le serveur – qui en réalité sert dans des coupes –  arroser les fleurs de champagne. A la fin du film, les américaines qui ont passé la journée et la nuit à Paris repartent à Orly : les fleurs des chapeaux, défraîchies, racontent leurs tribulations.

Autre objet poétique, la porte. Parfois, quand elle s’ouvre, apparait le reflet de la Tour Eiffel, ou du Sacré Cœur. Barbara, la version féminine de M. Hulot, s’arrête à ces visions, de même que le spectateur. Les autres personnages du film ont l’esprit dans leur monde.

Ou encore, dans les dernières scènes, M. Hulot a offert à Barbara un foulard, et une broche de brins de muguet. Le regard de Barbara suivi par la caméra nous invite à faire le parallèle entre ces brins de muguet et les lampadaires qui jalonnent la route vers Orly : vision poétique de la ville.

  1. Vie des objets

Enfin, Tati inverse parfois le rapport entre l’homme et l’objet : les chaises de la salle d’attente sont vivantes : elles soupirent, pètent, se crispent sous la main avant de reprendre leur forme.

De même, à la fin du film, les objets s’animent, à la manière d’un manège, et tournent. Les hommes à l’intérieur des voitures, subissent ce ballet. Seuls un petit garçon et son père (avatars de l’oncle et du neveu ?) semblent réellement vivants.

Conclusion

Ainsi, le regard cinématographique de Jacques Tati nous permet de voir, nous aussi, l’importance des objets dans notre vie. Nous pouvons méditer sur ce que nous en faisons, et sur ce qu’ils font de nous. La poésie de ses films nous donne également une vision optimiste de l’humanité, car si le monde qu’il filme dans Play Time est en grisaille, la fin du film où les objets s’animent explose de couleurs gaies. C’est à l’homme, semble-t-il dire, de décider de son rapport au monde des objets.

[1] Kitch : Se dit d’un objet, d’un décor, d’une œuvre d’art dont le mauvais goût… (extrait Dictionnaire Larousse)

Source indispensable : Playtime de François Ede et  Stéphane Goudet, éd. Cahiers du cinéma, 2002